III
Un vaste appartement. Ambiance parfaite. Tout un orchestre de petits lustres, lampes et loupiottes compose une symphonie de couleur légèrement mate, que la blancheur des murs ravive avec douceur. Les hauts plafonds, sculptés et ornés de complexes et magnifiques moulures offrent une évasion constante à qui ose lever les yeux vers le ciel. De nombreuses toiles recouvrent les murs, miroirs d'un monde parallèle, où formes et couleurs sont l'œuvre d'une puissance démiurgique nouvelle. Une chaleur agréable se dégage de cet appartement cossu, atmosphère familière d'un lieu que je ne connais pourtant pas. Un vaste fauteuil en cuir craqué m'accueille. Les pieds appuyés sur la table basse, étrange composition de bois de récupération, j'ingurgite mon gin tonic alors que les amplificateurs déversent un flot musical directement importé des années 1960. Le lieu est bondé de personnes que je ne connais guère, je n'y prête aucune importance. Les conversations sont nombreuses et versatiles, les individualités s'affirment ; ça jase, rit, braille et s'énerve. Je me laisse envelopper par cette douce satisfaction que l'alcool et la musique me procurent. Je tâche d'oublier, de me défaire de cette histoire passagère, de me délier des chaînes du quotidien qui me lient depuis trop longtemps. Max désirait sûrement quitter cette réalité meurtrière, clore la parenthèse de cette vie qu'il ne comprenait plus, retrouver Martha et les tilleuls en fleur. Cette image oppressante du pauvre jeune homme, probablement aussi désorienté que je lui suis moi-même me hante constamment lors de ces instants de conscience diffus et effacés.
La douce volupté des liqueurs sucrées m'envahit. Mes mouvements se ralentissent progressivement, mes pensées se troublent. L'ensemble mécanique que je constitue semble se mettre doucement en veille. Le capitaine perd le contrôle du navire, mon esprit me quitte, il s'échappe de la vulgaire enveloppe qui l'enferme pour s'épanouir enfin dans un monde autre, pourtant si proche du notre, mais à la fois tellement différent. Le trouble, le vacillement et le rire, puis l'écran noir de la mémoire défaillante.
Un vaste fossé s'est creusé dans ma conscience, véritable gouffre où mon moi s'est affaissé pour disparaître momentanément. Je me retrouve quelques heures plus tard sur la terrasse de ce même appartement, au dernier étage, lors de cette même soirée, il y a quelques temps déjà. Je suis assis avec F. La ville s'offre à notre vue. Une tour émerge de la marée urbaine, lumineuse, comme animée par la prétention d'atteindre le ciel étoilé. Le vent souffle et nous décoiffe, F. tente de remettre constamment en place sa mèche de cheveux engraissée. Je consume doucement ma Benson, regardant attentivement le scintillement des lumières de la ville. Une cathédrale se dévoile impudiquement, radieuse et dépravée, à l'image de certaines de ces femmes que l'on rencontre la nuit, en quête de plaisirs immoraux. F. pose sa guitare et saisit son verre, qu'il vide d'un trait. Il me jette un regard éphémère. Il entrouvre la fermeture de son blouson en cuir que son paternel avait acheté à Paris en 1974, il y a si longtemps déjà, en rentrant d'un concert des fameux
cailloux roulant. Il y plonge sa main et en ressort un paquet de cigarettes déchiré, les petits traits jaunes en émergent, serrés, comprimés comme les morceaux d'herbe séchés que tient l'enfant dans sa main quand il joue à la courte paille. Il se racle la gorge avec force, coince doucement le filtre entre ses lèvres. Son visage s'illumine brièvement, puis un trait de fumée va se perdre dans le vide, au-delà du rebord sculpté de la terrasse. Assis sur un vieux tabouret de bar récupéré dans je ne quel tripot malsain, je le considère longuement. Le regard maintenant vide, il me lance une phrase, qui bien que d'une simplicité affligeante me dévoile l'état d'esprit d'un homme ruiné, que la misère intérieure ronge depuis plusieurs années déjà.
- "J'ai fais une connerie, vieux..."
Un klaxon retentit loin en bas. Il jette sa cigarette à peine entamée, reprend doucement la guitare ; l'alcool dans son sang ralentit son mouvement. Je distingue alors les premiers arpèges de
Love in Vain ; le vent rend l'écoute difficile. Une larme coule sur sa joue, son pied renverse une bouteille de gin vide, et je comprends alors tout.
L'amour c'est comme aller au bordel : ça vient, ça se fait, ça se paye, et ça part...